L’une après l’autre, Eva retourne les lames que Virgile lui tend. Puis, les
yeux mi-clos rivés sur les images, elle commence son interprétation d’une voix feutrée.
- Vous voyez cette carte ? Elle vous représente. C’est l’Ermite. Un
solitaire. Il cherche sa voie. Comme lui, vous errez à la recherche de quelque chose. Et juste à côté, la Papesse symbolise les mystères et les secrets. Le temps est marqué par les efforts et la
persévérance. Avec le Bateleur, une porte s’ouvre. J’entrevois pour vous un nouveau démarrage… Non, un recommencement serait un terme plus exact. L’Amoureux, quant à lui, annonce comme son nom
l’indique, le début d’une relation affective.
Virgile écoute, subjugué.
Moi aussi.
- La Lune à présent. C’est le monde des rêves, des ténèbres
et des forces occultes. Votre Destin en est tout imprégné. Il faudra vous montrer particulièrement prudent dans les jours à venir. Ce que vous
risquez de découvrir peut s’avérer à double tranchant. Le Jugement indique un immense bouleversement, peut-être même une forme de résurrection. En tout cas, les choses sont très instables. La
libération à laquelle vous aspirez ne pourra s’obtenir qu’au terme d’une épreuve à laquelle vous avez déjà été soumis par le passé.
Une sensation de malaise m’envahit soudainement. Eva continue. Sa voix
baisse encore d’un ton à mesure qu’augmente sa concentration.
.
- La Maison-Dieu… Un avertissement venu d’en Haut. Je pressens un évènement brutal et de grande ampleur…
Prudemment, ma mère retourne la dernière carte. Elle écarte subitement sa
main comme si elle venait de se brûler.
L’Arcane Sans Nom. Armée d’une faux gigantesque, une créature squelettique
s’applique à faucher des têtes humaines comme de vulgaires épis de blés.
La carte de la moisson de morts.
J’ai beau ne rien y entendre, à force de voir pratiquer ma mère, j’ai fini
par apprendre sa signification.
Je fixe ma mère. Elle est blême. Ses yeux sont perdus dans le vague. Je
connais ce regard. C’est celui qu’elle a chaque fois qu’elle est en proie à l’une de ses visions. De minuscules gouttes de sueur perlent à son front. Virgile retient son
souffle.
- Que voyez-vous Eva ?
Elle relève lentement la tête. Dans ses yeux danse une lueur
étrange.
Elle a peur.
Brusquement, Eva se met à débiter les mots à toute vitesse, comme s’ils
contenaient un poison qu’elle s’empresserait de recracher.
- Quelque chose de terrifiant va se produire. Un accident horrible. Je sens… Je vois des flammes partout autour de
vous. Je…
D’un bond, elle s’est levée, renversant sa chaise. Virgile agrippe sa
main.
- Eva? Que voyez-vous
d’autre ?
- Rien. Je ne vois rien d’autre. Je suis désolée.
D’un pas rapide, elle s’éloigne et disparaît dans la cuisine. Virgile me
jette un regard consterné.
- Je me doutais que ce n’était pas une bonne idée, dis-je en pressant son bras.
- Gabrielle a raison, ajoute mon père. Allons, Virgile, oubliez tout cela. Ce ne sont que des images. On peut leur
faire dire ce que l’on veut. Et mon épouse a une fâcheuse prédisposition pour les grandes envolées lyriques. Reprenez plutôt un peu de cet excellent digestif.
Pour une fois, mon père a su trouver les mots justes. Si j’osais, je
l’embrasserais pour faire preuve envers Virgile d’une sollicitude aussi exceptionnelle.
Je me lève à mon tour en m’excusant, laissant les deux hommes en tête-à-tête.
Mes oreilles bourdonnent. J’entends encore résonner dans ma tête les
terribles paroles de ma mère :
Un accident horrible… Des flammes partout autour de
vous…
Je sens se réactiver en moi le douloureux processus de mes cauchemars, sans
que je puisse rien faire pour le stopper. Une intense sensation de panique m’étreint. Ma vue se pique de minuscules tâches blanches. Je n’arrive plus à respirer.
Je titube et me raccroche à un coin de table.
- Gabrielle !
Sans m’en rendre compte, je suis parvenue dans la cuisine. Ma mère s’est
précipitée vers moi au moment même où mes jambes cessent de me soutenir.
- Tu ne te sens pas bien ? s’inquiète-t-elle en m’aidant à
m’asseoir.
- Ce n’est rien. Un petit malaise. J’ai… J’ai dû boire un peu trop.
Elle s’agenouille devant moi en m’éventant rapidement de la
main.
- C’est ma prédiction qui t’as mise dans cet état, n’est-ce pas ?
- Mais non, je te l’ai dit : c’est le vin.
- Raconte-ça à d’autres, s’il te plaît. J’ai bien vu ta réaction tout à l’heure.
- Maman, tu sais bien que je ne crois pas en toutes ces choses.
- Tu y crois bien plus que tu veux l’admettre. Tu refoules simplement ce que tu ne comprends pas. Comme ton
père.
- Maman…
Elle se met à me caresser doucement les cheveux, comme elle le faisait
autrefois pour m’endormir, sa joue pressée contre la mienne.
- Je sais que toi aussi tu as ressenti des choses très fortes ce soir, chuchote-t-elle à mon oreille. Et je sais aussi, même si tu n’as jamais voulu me l’avouer qu’il t’arrive parfois de voir des images étranges dans ton sommeil.
Elle attire mon visage vers elle et l’enfouit contre sa poitrine. Pendant
quelques instants, je me laisse aller dans l’oreiller de chair douillet et rassurant.
Bien à l’abri dans l’écrin maternel, la tempête intérieure qui m’agitait
semble enfin s’apaiser.
- Oh mon Dieu !
Ma mère s’est dégagée d’un coup. Dans son mouvement de recul, elle percute
violemment le rebord du buffet.
- Maman !
Eva se courbe comme sous le poids d’une charge immense. Son corps tout
entier s’est mis à trembler. Je me précipite vers elle, affolée.
- Quoi ? Qu’est-ce que tu as ?
Ses bras se referment soudainement autour moi.
- Oh ma chérie, mon amour. J’ai vu… la mort… j’ai senti son souffle glacé sur ton
visage.
Elle s’écarte à nouveau. Le visage entre les mains, elle me considère
maintenant avec une expression terrorisée.
- Toi aussi tu es en danger !